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Rencontre avec l’artiste béninois Rafiy Okefolahan et ses ‘Faits divers’

Rencontre avec l’artiste béninois Rafiy Okefolahan et ses ‘Faits divers’

La première fois que j’entends parler de Rafiy Okefolahan, c’était à une exposition sur l’art urbain à la Galerie Lazarew, au détour d’une conversation que j’ai avec la galeriste. Dès qu’elle apprend que je suis béninoise, elle me parle de cet artiste très « créatif et habité par la culture de son pays ». Huit mois après, je le rencontrais.

Faits divers

Je ne connaissais pas Rafiy Okefolahan. Je commence donc à le suivre et guette sa prochaine expo. Elle se présente. C’est « Faits divers » à la Galerie Charron. J’y fais un tour. Pour moi c’est compliqué à comprendre. Je note dans mon agenda le 11 novembre à 15 heures, date annoncée par la galerie pour une discussion prévue en présence de l’artiste.

Printannier - Série 'Faits divers' 2017 par Rafiy Okefolahan

Mais cet après midi là, je suis à une foire d’art, je ne vois pas le temps passer, je rate Rafiy. Qu’à cela ne tienne. Je refais un tour à l’expo quelques jours plus tard. J’y redécouvre les toiles colorées faites de teintes primaires. À première vue, les mélanges de couleurs sont des appels à la joie de vivre. Et ça contraste avec la grisaille des derniers jours d’automne. Mais il n’y a pas que ça. Je sais des lectures sur lui que l’artiste est féru d’actualité. Je décèle dans les ombres de ses toiles abstraites les tourments de la société. Elles recouvrent autre chose, avec une seconde lecture moins accessible. Je veux savoir ce qu’il y a sous le masque de ses silhouettes fondues dans les couleurs. En sortant, j’apprécie mais je reste un peu sur ma faim, ou devrais-je plutôt dire, ma soif de mieux comprendre.

Diverses œuvres de la série "faits divers" 2017 par Rafiy Okefolahan

Peu de temps après, j’apprends que le succès rencontré par l’expo a permis qu’elle soit prolongée jusqu’au 21 décembre. Cette fois-ci, je saisis l’occasion. Je décide de rencontrer l’artiste pour en savoir un peu plus. Je le contacte via Instagram. Rendez-vous est pris.

Ce qu’on peut déjà dire de Rafiy

Il est né le 7 janvier 1979 à Porto Novo ( Bénin ). Il puise sa force créatrice dans le bouillonnement culturel de l’Afrique. Artiste nomade, son parcours l’a porté dans divers pays d’Afrique de l’ouest, avant qu’il ne s’installe 2 ans au Sénégal, à l’école Nationale des Arts de Dakar. En 2014, il a été sollicité pour une première commande publique pour l’Aéroport de Cotonou (Bénin) [1] . Aujourd’hui, il vit et travaille en France. Il projette sur ses toiles les lectures qu’il fait des événements qui secouent la planète. Il met dans ses œuvres son intention de faire découvrir la culture en général, celle de son pays d’origine en particulier. Et pour cela, il se sert volontiers des éléments naturels comme la terre, le sable ou le marc de café. Il conçoit sa production comme un moyen de mettre de l’ordre dans le chaos du réel, de lutter contre l’oubli, de garder en mémoire [2] .

Rencontre avec l’artiste

Pour comprendre mon travail, il faut connaître mon pays, ma culture

Rafiy Okefolahan

La rencontre a donc lieu le lundi 27 novembre 2017, il est 16 heures et il pleut des cordes. L’artiste Rafiy me reçoit dans son studio en rez-de-chaussée dans une ville de la proche banlieue parisienne. Il est entouré de quelques amis artistes, parmi lesquels le promoteur d’événements via la plateforme  Natural Dap Records . Il est surpris, il pensait voir un homme. Il faut dire qu’avec les réseaux sociaux, aucune présentation formelle n’avait eu lieu auparavant. Une fois les présentations faites, nous rentrons dans le vif des sujets qui me permettrons d’en savoir un peu plus sur sa personnalité pour mieux saisir ses œuvres.

Je vous propose donc en exclusivité, des extraits de l’interview que j’ai menée avec lui.

Pour commencer, tu peux te présenter et revenir un peu sur ton parcours ? 
J’ai commencé entre Cotonou et Calavi. À force de côtoyer des peintres et autres artistes, j’ai eu envie de peindre aussi. Au début, je faisais des petites choses au centre artisanal et j’ai approché un artiste qui m’a inspiré. Au Bénin, l’inspiration part souvent du Vaudou. 

Et c’est qui cet artiste ? 
Peu importe. Il n’a pas voulu me prendre comme élève car selon lui, je n’avais pas des aptitudes pour la peinture, pas une tête à faire la peinture. J’ai donc commencé à prendre des cours à droite et à gauche chez d’autres artistes. Pour survivre, j’ai d’abord reproduit des œuvres pour vendre. J’ai rencontré un artiste togolais, Kikoko qui était en exil politique. Il utilisait un grattoir, pas un pinceau. Pendant 6 mois, j’ai peint à ses côtés et appris d’autres choses.
Puis j’ai beaucoup voyagé pour apprendre d’autres techniques. Car l’histoire et la pratique religieuse étant différentes dans chaque pays, les inspirations et les influences le sont aussi. Plus on s’éloigne du Bénin, plus c’est différent. Il y a d’autres réalités. J’ai ensuite intégré une école nationale des beaux-arts à Dakar au Sénégal. Je n’y suis resté qu’1 an car il y avait trop de théories et moi j’avais besoin de pratiquer et de gagner ma vie. Je fais la Biennale de Dakar. En 2008, je mets en place le mouvement ELOWA (qui veut dire Aller et revenez en paix en Yoruba ) pour favoriser les échanges et la création entre divers artistes. J’ai continué à travailler avec des artistes puis je suis allé en France dans un but artistique, sur invitation du galeriste Olivier Sultan.
Et comme je voyais qu’il y avait beaucoup de protocoles pour intégrer la scène artistique à Paris, que c’était trop long avec trop de codes, j’ai pris mes tableaux sous les bras et je suis allé frapper à des portes de galeries au culot. Une galerie m’a proposé une collaboration et depuis 2009, je suis resté et c’est comme ça que les choses sont parties. Aujourd’hui, j’expose un peu partout. 

Mais tu avais une idée du prix du marché et de la valeur de tes tableaux quand tu as démarché les galeries ? 
Non pas du tout. Je suis même venu avec mes prix depuis là-bas. Le genre 500 euros pour une toile 1 m/1 m. J’ignorais les prix du marché 

Comment définis-tu ton style ? 
Je ne donnerai pas une définition académique de mon style. Donner une définition, c’est se mettre dans une case. Moi j’ai envie d’apporter un mieux. J’ai envie d’apporter des émotions aux gens. Par exemple il y a des mots dans ma langue qui ne correspondent à rien dans ce que je veux décrire en français. Moi je pense d’abord en Yoruba et ensuite je traduis en français.  Pour comprendre mon travail, il faut connaître mon pays, ma culture .
Dans mon travail, je parle de mes valeurs, de ma culture, de la manière dont les gens s’adaptent aux nouvelles technologies. Le mot artiste a évolué avec le temps… 

Oui il est un peu galvaudé c’est ça ? 
Oui c’est ça 

J’ai lu une interview de toi en 2012 sur Africultures : où tu disais toujours chercher la bonne définition de l’artiste. Tu as trouvé ? Qu’elle est elle ? Tu l’as toujours été ou tu l’es devenu ? 
Oui je peux dire, aujourd’hui, je suis un artiste, un bon coloriste. 

OK, justement tu te définis comme quoi ? Artiste contemporain ? Artiste africain contemporain ? 
Artiste. Il ne faut pas qu’on associe « africain » à quelque chose de moins bien, comme une sous-catégorie. Je suis artiste et bien sûr je suis Africain. Mon inspiration est dans le Vaudou et le Bénin. Mais le message que je porte est global. D’ailleurs on parle de monde globalisé aujourd’hui. Donc oui, je suis artiste et je me revendique du monde.
Dans la création ce sont souvent les événements qui permettent de créer. L’histoire de l’art occidentale est différente. Les transmissions sont différentes. Donc l’implication dans l‘histoire d’écriture de l’art est différente. Nous en Afrique, on a une histoire, sauf qu’on la transmet à l’oral. Donc il n’y a pas de trace. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas de passage dans l’histoire de l’art. Mais on n’a pas fait la transmission nous-même, on ne fait pas les choses pour la transmission. 

Justement les réseaux sociaux et internet et tout ça sont là pour permettre la transmission non ? 
Oui, les réseaux sociaux sont une mine d’or pour l’Afrique. On doit se libérer de certaines personnes. Plus besoin d’intermédiaire. Ce sont des outils qui peuvent beaucoup aider en Afrique et sont accessibles au plus grand nombre. Dans ma création, je me sers souvent de tutoriels pour connaître de nouvelles techniques. Internet, c’est une mine d’info.
C’est un bel outil pour la sauvegarde, même si ça peut être dangereux pour l’œuvre d’art et les droits. C’est comme la Bible. Tout dépend de comment on la lit. Ici, tout dépend de l’usage qu’on fait de son œuvre sur les réseaux. Ce n’est pas pareil de publier une œuvre que j’ai signée que de mettre en ligne une photographie qu’on vient de prendre en tant que photographe. Elle peut être détournée, volée. Il faut faire attention à ce que l’on fait. 

Quelles sont tes sources d’inspiration ? 
L’actualité est une source d’inspiration. Le but est de toucher les gens de manière agréable. D’où les couleurs. En Afrique, les couleurs sont partout. Ma manière de fonctionner, c’est comme un féticheur. Il y a comme un besoin d’apporter un cadeau pour le fétiche par la couleur des peintures : rouge soleil, le vert qui évoque les plantes malaxées, le blanc qui est comme la pâte d’akassa mélangée avec de l’eau. La toile est un fétiche, les couleurs sont des offrandes. Par la superposition des couleurs, il y a l’acte de conjurer les mauvais sorts. Les problèmes appellent à l’acte de création. 

Qu’en est-il de ton actualité? Tu es à la fois à Paris et à Auxerre c’est çà? 
Non, l’expo à Auxerre est terminée 

Ah bon ? 
Oui c’est terminé. J’ai fait des choses à Auxerre avec la Jeune Chambre internationale. On a collaboré depuis longtemps sur divers projets avec le Bénin. J’ai fait une performance et j’ai invité plusieurs personnes à participer à une Œuvre collective pour le compte d’une association burkinabé « Chacun cherche son âne » [3] . 30 % des ventes de mon œuvre ont été reversés à l’asso. On a réussi à récolter 1 200 euros qui sont allés directement à l’association.
À Paris, je suis toujours à la Galerie Charron. Justement l’expo a rencontré beaucoup de succès et a été prolongée. 

C’est à la demande des visiteurs c’est ça ? 
Oui elle a bien marché et est prolongée jusqu’au 21 décembre. 

D’ailleurs à propos, je voulais aborder un autre pan de l’actualité. J’étais à AKAA récemment et j’ai été surprise de ne pas t’y voir. C’est une volonté de ta part ou… ? 
Tu sais, j’expose dans des galeries en permanence depuis 2009, à Paris. Et je ne voulais pas être à AKAA juste pour y être. Il faut du temps pour que tout ça se consolide. D’où la nécessite de ne pas se précipiter pour y aller. De toute façon, je finirai par y aller. Soit parce que je voudrais, soit parce que les galeries qui me représentent décideront d’y présenter mes œuvres. Aller à AKAA n’était pas une fin en soi. Mais c’est un événement majeur qui permet de montrer les artistes du continent et c’est une bonne chose. On verra ce qu’il adviendra, on verra si elle se pérennise aussi… 

Est-ce que tu collabores ici avec d’autres artistes ou tu es plutôt solitaire dans ta création ? 
Oui je collabore avec beaucoup d’artistes. J’ai mis en place « Les portes ouvertes à Belleville » et fait voyager des artistes au Bénin. J’œuvre beaucoup pour apporter ma pierre à l’édifice, apporter une autre manière de faire.
Il y a eu au Bénin, le festival de graffiti Regraff qu’on a mis en place pendant plusieurs années. Cette année, ça ne s’est pas fait car on a eu besoin de prendre du recul, de se poser un peu pour voir les directions à prendre. En général, ça a lieu en novembre. On le fera l’an prochain, j’y serai. En tout cas, les jeunes sont outillés là-bas. Maintenant il faut donner une autre orientation à la structure. On a fait venir des artistes en Europe. En France, il y a les artistes de Belleville qui vont au Bénin.
Sinon, je fais beaucoup de travail de pédagogie avec les élevés à Auxerre. Je leur explique l’importance des couleurs. Je les incite à mélanger les couleurs pour observer les résultats. C’est beau l’association de couleurs. Mais depuis deux ans je fais une pause dans cette dynamique d’impulsion culturelle car il faut consacrer aussi à la création. On a un minimum d’obligation vis-à-vis des galeries quand même… 

Une dernière question pour finir. Un de mes sujets de philo il y a longtemps c’était : l’artiste est-il embarqué dans la galère de son temps ? 
Oui. Mais la galère ce n’est pas que financier. Par exemple après un excellent vernissage, l’artiste peut se retrouver tout seul dans son coin, en isolement. La solitude le guette souvent.
L’artiste doit interpeller et se retrouve souvent à faire le boulot que la situation sociale attend de lui. Il devient gardien. Dans ce rôle, il doit être sincère. C’est comme un sacerdoce.
Moi je travaille 24 heures sur 24, pas de repos. Dans la création on s’oublie et on risque de se retrouver tout seul. En tant que créateur, on a besoin de tous pour créer. L’artiste doit se surpasser, passer du monde normal à l’isolement total. C’est comme Jésus en fait . Rires…

Oeuvre de Rafiy Okefolahon
Merci Rafiy pour cette enrichissante rencontre .
 
 
 
Vilédé GNANVO

Pour plus d’informations :

Sur l’artiste Rafiy
Sur l’expo « Fait divers »: En cours jusqu’au 21 décembre 2017 à la Galerie Charron
43 Rue Volta, 75003 Paris
Ouverture du mardi au vendredi de 13 heures à 19 heures, samedi de 13 heures à 17 h 30.
Tél. : 09 83 43 12 05 Email : contact@galeriecharron.com

Sources :

AKAA 2017: reflet de la créativité artistique d’Afrique

AKAA 2017: reflet de la créativité artistique d’Afrique

Il y a presqu’un mois, l’art africain était de  nouveau célébré au cœur de Paris. Et l’événement qui a mis un projecteur sur la scène artistique contemporaine d’Afrique c’est AKAA , autrement dit Also Known As Africa, foire fondée et dirigée par Victoria Mann . AKAA  peut se définir comme une foire inclusive dont l’objectif réside dans l’échange de perspectives avec et pour l’Afrique, autour de la diversité de sa création.

Le rendez-vous qui en est à sa deuxième édition s’est déroulé du 10 au 12 novembre 2017, dans un lieu marqué par une dimension culturelle très forte : le Carreau du Temple dont la seule évocation est un gage de succès. Cet événement mêlant professionnels, amateurs et collectionneurs d’art africain a réuni des spécificités de 150 artistes venus de 28 pays différents. Outre les stands d’exposition des galeries, on pouvait aussi assister à des rencontres et débats mis en place par la directrice de la programmation culturelle Salimata Diop , avec des artistes dont le travail s’articule autour de la thématique de guérison.

Je n’ai pas connu la première édition de la foire. Mais après le printemps parisien dédié à l’art africain que j’évoquais dans mon article  L’ Afrique au Waximum , c’était là une nouvelle occasion pour découvrir une gamme encore plus variée d’expression artistique contemporaine. L’état d’esprit des 60 artistes présents (composés autant d’habitués que de nouveaux talents invités par des galeries) était propice au partage. Ils ont su tisser des liens avec le public venu voir leurs œuvres. Tout le monde s’est accordé sur le fait que cette foire était pleine de fraîcheur, avec une simplicité et un dynamisme assez peu fréquents dans de pareils salons.

Il faut dire que l’effervescence autour de la création contemporaine africaine est de plus en plus palpable dans le réseau mondial de l’art. Et tout ce qui contribue de près ou de loin à sa visibilité est salutaire à bien de niveaux . En ce sens AKAA 2017 a vu juste en s’inscrivant dans la volonté de favoriser la rencontre avec un public français et une diaspora africaine qui est de plus en plus apte à s’impliquer comme acheteurs. Ceci même en plein débat sur les initiatives menées de part et d’autres du continent africain  (par exemple le  Bénin) pour la restitution des biens culturels pillés ou déplacés de force par d’anciennes puissances coloniales. La pérennisation et la réussite d’un tel événement pourront consolider une fois pour toutes l’art africain encore perçu par certains en France comme un effet de mode, alors même qu’il a depuis longtemps séduit le continent asiatique.

La scénographie soignée mise en avant par les galeries invitait indéniablement à s’attarder sur les stands d’exposition. Quant à la valeur marchande des œuvres des jeunes artistes, elle reste abordable . Comme le souligne Victoria Mann [1]  « À AKAA, la majorité des œuvres vendues se trouvent dans une fourchette de 4 000 à 6 000 euros ».

Ces trois jours m’ont laissé voir les inspirations et la pluralité d’une scène artistique qui témoigne de la vitalité d’un continent, loin des seuls indicateurs économiques focalisés sur le PIB. Je retrouve dans les œuvres créées le fil conducteur d’une Afrique qui évolue sans cesse sur les plans culturels, démographiques, démocratiques et  économiques.

Les peintures satiriques de Zemba Luzamba ,  JP Mika ou encore  Amani Bodo  dressent les portraits des pouvoirs sociaux et politiques ayant une incidence sur les peuples du continent.

Alexis Peskine avec dans son œuvre « Le radeau de la Méduse » livre une lecture sur la réalité de la politique migratoire, avec des protagonistes prêts à tout pour embarquer vers des terres inconnues, des aventures insoupçonnées et parfois hostiles. Dans la même lignée, j’échange avec  Freddy Tsimba sur sa sculpture  « Centre fermé, rêve ouvert » , entièrement faite d’objets de récupération (de sac plastique, d’acier et de cuillères soudées)  et directement inspirée d’une expérience vécue lors d’un passage (de manière légale)  à une frontière européenne.

Centre fermé, rêve ouvert de Freddy Tsimba - scupture et instalation avec de la récupération de cuillères

Avec les représentations des guerriers bantous ou les portraits d’individus décontextualisés de l’artiste contemporain et urbain Kouka , nous renouons avec l’histoire culturelle africaine et sa manière de s’accommoder des restes de la colonisation, visibles dans les traces laissées par les flux migratoires.

Oeuvre de Kouka Ntadi

 

À titre encore plus personnel, trois autres points m’ont marquée

1- L’hommage rendu au sculpteur Ousmane Sow qui a beaucoup fait pour l’art de la jeunesse africaine. À cette occasion, Lilian Thuram a livré un récit sur sa rencontre avec l’artiste et la Ville de Paris a annoncé sa décision de commander une œuvre majeure de l’artiste.

Lilian Thuram évoque en présence de Béatrice Soulé  sa rencontre avec Ousmane Sow

Sculptures réalisées par Ousman Sow

2- Le témoignage Joana Choumali qui essaie de panser les plaies post-attentat de  Grand-Bassam en mars 2016, via ses photographies brodées. Ce travail qu’elle a appelé « Ca va aller » s’inscrit largement dans une pratique liée à un processus de guérison et pose la question de comment surmonter les chocs traumatiques de cette ampleur. « L’œuvre d’art est un pansement psychologique car on y cherche toujours quelque chose pour nous apaiser. C’est une manière de se soigner » dira-t-elle lors des échanges.

3- L’exposition des créations de plusieurs artistes Béninois parmi lesquels Dominique Zinkpè , Marius Dansou , Remy Samuz  de la Galerie Vallois , engagée depuis longtemps dans la mise en avant des talents de cette partie du monde. Mais d’autres oeuvres des artistes  Romuald Hazoumè,   Pélagie Gbaguidi ou  Emo de Medeiros  étaient également visibles à la foire.

Tous ces exemples choisis ne sont qu’une partie de ce qui était représenté. Mais cette partie-là a remporté ma totale adhésion. Bien évidemment, lors des rencontres, plusieurs débats se sont invités dans les discussions. La question de la potentielle  ghettoïsation de ce genre d’événement centré sur l’Afrique a été évoquée. Il en ressort que :

–     l’art africain pour se fondre dans l’art tout court, doit s’affirmer, se réapproprier ses propres codes culturels et héritages afin de se défaire du cliché « ethnographique » qui le définit trop souvent.

–    sans ce genre d’événement, la visibilité des artistes africains reste faible ici, tant sur le « Où » que sur le « Quand ». Or faire un focus sur eux est une manière de donner des exemples positifs, d’offrir des références auxquelles les Africains peuvent fièrement s’identifier.

– cela fait partie d’un ensemble  d’outils mis à disposition pour que les artistes témoignent de leur richesse culturelle  et aussi de leur génie plastique.

Sans titre de Omar Mahfoudi
Les fruits de Korotoumou de Méderic Turay

Je terminerai en disant que le pari d’AKAA de rendre pérenne ce rendez-vous et de l‘ancrer dans une place à forte valeur culturelle est plus que légitime. Cette année encore, environ 15 000 visiteurs ont marqué leur intérêt à la foire. Et des 38 galeristes qui ont participé à l’événement, beaucoup ont déjà confirmé leur présence pour l’édition 2 018.

 

Dans ce sens, AKAA a su occuper un espace nécessaire, en proposant cet agenda au cœur de la capitale française.

Vilédé GNANVO

Sources
www.akaafair.com
[1] Art contemporain africain : 2017, année charnière ?

Quand l’artiste Yao Metsoko nous embarque sur ses Zems

Quand l’artiste Yao Metsoko nous embarque sur ses Zems

 

Depuis le 6 novembre, l’artiste Yao Metsoko présente son solo show Zémidjan à la Galerie Carole Kvasnevski, avec une série de toiles réalisées spécialement pour l’agence.

Dès l’annonce de cette exposition, la Béninoise que je suis a voulu saisir cette occasion de traverser à distance les rues de Cotonou en 2 roues. Me voilà donc au vernissage le samedi 11 novembre pour voir le travail présenté par l’artiste, mais également pour une immersion dans l’ambiance du pays.

C’est dans un décor chaleureux et en présence d’autres artistes africains comme William Sagna , Euloge Ahanhanzo Glèlè ou encore Richard Afanou Korblah que j’ai apprécié l’univers sensuel, coloré et ludique de l’artiste.

Yao Metsoko - ©No Fake In My News

Yao Metsoko est un artiste franco togolais. Très tôt il est encouragé par sa mère à dessiner. Il consolide ensuite sa pratique en peinture et en sculpture par des formations tant à Londres qu’à Paris où il vit actuellement. Son travail oscille entre tradition et modernité avec des références aux symboles ayant marqué son enfance et ses voyages.

En présentant ces toiles, il montre avec humour le quotidien des Togolais, usagers d’un moyen de transport qui a d’abord émergé au Bénin dans les années quatre-vingt-dix : Le Zémidjan ( expression de la langue FON du Bénin qu’on peu traduire par « emmène-moi vite » ou encore « prends-moi brusquement »). Et quiconque ayant été dans l’un des deux pays a dû faire l’expérience de ces taxis moto devenus incontournables pour se déplacer dans tous les recoins des villes. Également appelés Zem, leur succès a depuis franchi les frontières bien au-delà de ces deux pays.

À travers cette exposition, l’auteur met également l‘accent sur l’une des thématiques phares et récurrentes dans ces œuvres : son amour pour la féminité. Les décors quasi inexistants, uniformes ou en gris contrastent avec les couleurs vives des formes généreuses et galbées des femmes à l’arrière des motos.

Oeuvre de Yao Metsoko
Oeuvre de Yao Metsoko

Toute la vie sociale semble se dérouler sur les deux roues, avec ce que cela contient comme situation absurde. Le mouvement reflète le dynamisme de cette société. La nature imposante des engins représentés par l’artiste semble montrer la place prépondérante qu’occupe ce mode de transport dont se sert une majorité de la population.

En représentant un taxi mobile, capable d’aller partout dans des villes embouteillées et en peu de temps, c’est aussi la réalité d’une classe sociale qu’on observe, voyageant sur ces 2 roues. On y transporte des familles entières, du mobilier et même quelque chose d’aussi peu probable que des poules. Situations cocasses pour certains, dangereuses pour d’autres, les difficultés surmontées peuvent être symbolisées par la taille des volailles qui débordent, ou par les personnages littéralement écrasés sous le poids des charges transportées.

Oeuvre de Yao Metsoko
Oeuvre de Yao Metsoko
Oeuvre de Yao Metsoko

Rien n’échappe donc au regard de l’artiste sur le tragique des situations. Il y critique de manière subtile le fait que l’insolite des « zems » n’occulte en rien les dangers liés à la sécurité routière. Cette réalité peut transparaître dans le choix des couleurs. Un phare par ci éclaire sur la faible distance entre la moto et le camion. Une ligne jaune apparaît comme celle à ne pas franchir pour éviter la mort à une famille entière dont les membres roulent sans caque de protection. Toutes ces scènes se déroulent sous les « regards » alerte des lumières de la ville.

Oeuvre de Yao Metsoko
Oeuvre de Yao Metsoko

Je ressors de cette expo la tête remplie de questionnements sur la pollution de l’essence frelatée qui alimente ces zems. Je commence à cogiter sur les infrastructures routières en place là-bas pour accueillir tous ces engins… De passage au Bénin en 2016, j’ai fait partie de ces nombreuses personnes à avoir posté des images « insolites » de Zémidjan.

Zemidjan chargé - Bénin ©No Fake In My News

À cette époque-là, il n’y avait aucune place pour des analyses de situation. Tout juste la légèreté de quelqu’un qui vient de se recharger en vitamines du bercail.

Avec les œuvres de Yao Metsoko, forcément les interrogations reviennent. Je réalise en quoi son travail m’a touchée :

  • Il réunit en un seul endroit toute la beauté et le danger d’une même situation, qui prennent d’autres proportions quand on est loin du pays.
  • Il me remet en mémoire des aspects du Bénin que j’aime tellement : le mouvement, la débrouillardise et la vitalité des habitants.

Et de toute cette ambiance qui se dégage des toiles, de la chaleur qui en émane, je me sens envahie par un désir de prendre un billet d’avion sur-le-champ, pour échapper aux longs mois d’hiver qui se profilent…

Vilédé GNANVO

Informations pratiques :

Pour en savoir plus sur l’artiste : Yao Metsoko

L’exposition est en cours jusqu’au 30 novembre 2017 à la Galerie Carole Kvasnevski
39 Rue Dautancourt
75017 PARIS
Téléphone : +33 6 50 589 496

Comme un air de nostalgie

Comme un air de nostalgie

 

Cela fait deux semaines que je suis en vacances au Bénin, dans mon pays d’origine. J’ai eu l’occasion de manger tous les mets qui me manquent en France, de redécouvrir le patrimoine culturel et de m’immerger à nouveau dans l’ambiance festive des discothèques de Cotonou.

Ce matin, je me suis assise sur la terrasse, l’ordinateur posé sur le genou pour lire mes mails et m’informer un peu sur l’actualité en France.

Mais je suis gênée car il y a du bruit. Je n’arrive pas à me concentrer. Depuis une heure, j’entends une playlist de musiques qui se succèdent. Il s’agit d’une compilation de tubes divers (musique traditionnelle, musique en vogue du moment, RnB). Je trouve que le volume est fort, trop fort. Je me lève pour voir si cela provient de la chambre, prête à demander à ce qu’on baisse le son. Après tout, je veux du calme pour me concentrer. Je suis en vacances pour me reposer.

Mais je réalise que la musique vient de l’extérieur. De la maison d’à côté ! J’ai l’impression de subir alors que « Moi » j’ai décidé que c’était le moment d’avoir un peu de tranquillité.

Je bouillonne intérieurement. Je suis prête à sortir pour râler quand soudain, je me rends compte que c’est précisément ça qui m’avait le plus manqué au début quand je suis arrivée en France bien des années auparavant.

Les maisons ouvertes les weekends et la musique provenant d’on ne sait exactement où. Je prends conscience que cela faisait partie de la vie quotidienne, de l’ambiance. J’ignore même si à l’époque, ça gênait ou pas. Quoi qu’il en soit, je n’avais jamais été témoin d’une plainte de quiconque pouvant faire référence à un problème de voisinage.

En un court instant, je revois ma mère trente ans auparavant, s’assoire le dimanche sur le canapé pour se passer du vernis à ongles, avec comme bruit de fond un mélange de rythmes venant de maisons différentes. Je me rappelle que deces musiques, je n’en entendais qu’une seule, probablement celle qui me plaisait le plus.

Ce souvenir m’a apaisé, car ce n’est plus d’une nuisance venant de voisins trop bruyants qu’il s’agit, mais de l’image que j’ai des douze premières années passées au Bénin.

Plus rien à faire du besoin de calme. Exit l’actualité française, les retombées de la dernière émission politique de Léa Salamé, Emmanuel Macron se présentant pour 2017 ou pas, probable réconciliation entre Martine Aubry et François Hollande, les péripéties des habitants d’une certaine maison du secret…

Je suis en vacances et je viens de retrouver une ambiance que j’avais perdue. Alors je me détends et j’apprécie l’instant de beauté, pur moment de bonheur.
J’ignore pour combien de temps je l’apprécierai encore tant cette pratique se fait désormais rare. Mais ce qui est sûr c’est que ce dimanche matin, j’ai aimé ça aussi du Bénin.

Vilédé GNANVO

Une journée avec ma tante au marché Dantokpa

Une journée avec ma tante au marché Dantokpa

 

Acte I : Description de « tantie » et de sa boutique

Pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de Topka, il s’agit du plus grand marché multisectoriel et à ciel ouvert de l’Afrique de l’ouest. Incontournable au Bénin, il est sans aucun doute l’indicateur de référence pour l’économie du pays avec une activité humaine qui peut atteindre le million de personnes qui viennent quotidiennement.

Cela fait des années que ma tante y est commerçante. Lors de mon dernier passage au Bénin, j’ai eu envie de faire un focus sur elle et son activité de vente de riz. Non pas parce qu’elle fait partie de mon top 10 des personnes que j’admire le plus, mais surtout pour voir quelle stratégie marketing elle a mise en place pour promouvoir son commerce.

Portrait de Tantie

Celle que j’appellerai Tantie tout au long de cet article est une femme dynamique de 56 ans, mariée et mère de 4 enfants. Après des études en sciences économiques, elle fait toute son école dès 1988 auprès de sa mère qui était aussi une commerçante de renom et reconnu dans le milieu.

L’entreprise dont elle a pris entièrement les rênes en 2000 est donc la poursuite d’un investissement initialement fondée par sa mère qui y vendait des tissus (wax). Au fil des années, l’activité s’est diversifiée jusqu’à se spécialiser dans la vente riz (détail et gros).

Dans ces gestes, je note le professionnalisme, la rigueur de la comptable et l’assurance de quelqu’un qui maîtrise parfaitement son secteur. Son sourire est désarmant, nul besoin de plus pour capter le client qui rentre.

Tout le temps qu’ont duré nos échanges, j’ai néanmoins perçu dans son regard, l’inquiétude face à une activité qui ne connaît plus les hauts niveaux jadis atteints.

Reportage sur les lieux

La boutique

J’ai passé une journée sur son stand le 14 septembre 2016. C’était une journée pluvieuse ce qui ne présageait rien de terrible en termes de rentabilité. Je l’ai observée faire, nous avons beaucoup discuté, puis je l’ai interviewée.

Je suis arrivée vers 11 heures dans une ambiance plutôt calme. J’en ai profité pour faire le tour du lieu.

La boutique n’est pas très grande mais s’étend sur la longueur. Je découvre un lieu de vie entièrement équipé pour le confort de la commerçante qui y passera une journée dans l’attente du défilé des clients.

À droite sur le côté, il y a un lit pliable d’une place pour se détendre si besoin. Je remarque la radio posée sur une chaise à côté pour écouter la musique ou les informations car Tantie est très intéressée par la chose politique.

Un petit coin cuisine est là sur ma gauche pour préparer ou réchauffer de quoi manger pour le déjeuner.

Au fond, j’aperçois l’entrepôt de stockage plutôt garni. Il y a toutes sortes de catégories de riz en vue de vente pour les particuliers ou les fournisseurs de gros. Riz cassé, riz jaune, riz long…

Stock de riz ©No Fake In My News

Le riz, le commerçant et le client

Soudain vers 12 h 45, les clients commencent à se manifester peu à peu. Parmi eux, des habitués mais aussi des nouveaux qui ont été recommandés. Certains, vu leur démarche hésitante ont eu du mal à trouver le lieu.

L’acheteur est parfois très averti et sait ce qu’il veut. Mais souvent, c’est Tantie qui conseille sur la catégorie la plus adaptée à son besoin et son budget.

La négociation commence et se mène très dure avec le client qui ne lâche pas le morceau. J’observe tout l’art de la marchandisation. Les échanges d’amabilité ne réduisent en rien la tension qui se manifeste lors de ce bras de fer qui commence avec pour seule motivation la satisfaction des 2 camps de s’arrêter sur un prix. Ça y est c’est fait. Tout le monde est heureux, la commande est passée.

C’est l’heure des comptes et de l’établissement de la facture. Dehors, il y a la voiture garée en face de l’échoppe dans l’attente que le coffre soit rempli de paquets de riz commandés par le client.

voiture garée

Ce service de chargement est fourni par des personnes tierces nommées « gbassè » qui s’occupent de récupérer la marchandise dans le dépôt et les charger dans le coffre de la voiture. [Il arrive aussi que des produits soient commandés, confiés à des « zems » de confiance qui les livrent au client et ramènent l’argent au vendeur. La confiance seule suffit].

Pendant que les sacs de riz sont chargés dans la voiture, l’assistante de Tantie veille au comptage. Une fois tout terminé, un décompte est refait pour vérifier que la commande est conforme à la facture établie.

Il est un peu plus de 17 heures On commence à ranger la marchandise exposée dehors en guise de vitrine. Finalement, entre le défilé des clients qui se sont succédés et les moments de rigolades sur les anecdotes qu’on a échangés, la journée est passée si vite.

Le bilan pour moi est on ne plus satisfaisant.

Du côté de Tantie, c’était une journée moyenne en termes de chiffre d’affaires.

Mais un autre défi l’attend : rentrer le plus vite possible à l’autre bout de la ville pour échapper aux énormes embouteillages du soir qui sont devenus la bête noire de tout conducteur de voiture dans le centre de Cotonou. Les réalités d’une fin de journée de travail changent si peu d’un pays à l’autre…

 

Acte II : Interview de « Tantie »

 

Main de tantie ©No Fake In My News

Depuis quand et pourquoi as-tu repris cette activité ?

J’ai accompagné ma mère depuis la fin de mes études et c’est tout naturellement que j’ai pris les rênes au moment où elle a eu envie de passer la main. Cette activité n’aurait certainement pas continué si elle n’avait pas eu confiance en mes capacités, et si quelqu’un de la famille n’était pas prêt à s’investir. D’ailleurs, je suis moi-même convaincue de ça à mon niveau.

Combien y a-t-il de personnel à ta disposition pour t’assister dans ta démarche quotidienne ?

Une personne qui vient avec moi.

Qu’est-ce que tu déplores le plus du coup ?

De manière globale, l’activité est en baisse, du coup aujourd’hui par exemple, avec la pluie on sait d’avance que ça ne va pas être très bénéfique. En plus, il y a de moins de moins de monopole sur une catégorie de riz, donc forcément, je vends moins. Il y a aussi des problèmes de sécurité. D’ailleurs, depuis peu, l’entrée des Zems à l’intérieur du marché Dantokpa est interdite car il y a eu énormément de braquages à main armée. Cette mesure de sécurité gouvernementale vise ainsi à limiter les fuites facilitées par la rapidité de déplacement des 2 roues avec le butin.

Ah oui ?

Oui. Les commerçants sont livrés à eux-mêmes et continuent à brasser de l’argent, derrière leur échoppe avec comme simple souhait que ce ne soit pas eux les victimes de braquage. (Ceux qui ont les moyens ont des vidéosurveillances, ce qui n’empêche pas toujours les braqueurs. Certains encore ont recours à des gardiens ou agents de sécurité). Chacun est responsable de son emplacement et des valeurs qui s’y trouvent alors même que les sommes brassées peuvent atteindre les millions.

Quelle est ta stratégie de fixation des prix ?

Entre le prix d’achat et le prix de vente, il y a parfois à peine une plus-value de 200 FCFA. En cas de rupture de produits, si on est le seul à le vendre, le prix bien évidemment peut rester élevé et là, on peut espérer une marge de 1 000 ou 1 500 de bénéfice sur un sac de riz. Sinon, la norme est autour de 400 à 800 FCFA.  Par exemple pour le Premium thai : 16 500 / 17 000 FCFA le paquet de 25-50 kg acheté 14 400. 150 à 200 CFA de transport peuvent être revendus à 15 000 FCFA. Donc la fixation du prix dépend aussi de l’interlocuteur en face même s’il y a un seuil en-dessous duquel je ne veux évidemment pas aller.

Tu fais des crédits ou des promotions ?

Des crédits, très peu mais ça peut arriver pour des gens de confiance. Par contre, je fais des soldes comme tout le monde quand mon stock est difficile à épuiser et qu’il y a des produits nouveaux qui rentrent. Des fois il m’arrive de brader à perte, le but étant de liquider mon vieux stock.

Quelle est ta stratégie de communication pour garder ou gagner de nouveaux clients ?

Il n’y a pas de stratégie publicitaire mise en place spécifiquement. Le bouche-à-oreille est très important à Tokpa et il marche. De temps en temps, je fais circuler mes cartes de visite lorsqu’on est dans des soirées ou lors de rencontres ou le réseautage peut se mettre en place. Le fait de permettre au client de venir se garer devant la boutique est aussi une stratégie de fidélisation ou d’attrait car les places manquent et le parking n’en n’est plus que prisé.

As-tu une méthode pour identifier combien de gens s’arrêtent dans ton magasin inopportunément et ceux qui viennent en connaissance de cause ?

Le pourcentage de ceux qui rentrent par hasard est environ de 10 %.
Pour les fidéliser, je ne sais pas encore quoi faire. Or en pensant par exemple à une méthode de rabatteurs qui fera venir les gens au magasin, il faut absolument que je trouve un produit qui me différencierait de tout ce que les autres ont déjà.

Une fois que tu es en face du client, quelle est ton arme secrète pour le garder dans ton magasin ? Qu’est ce qui fait ta « patte » ?

Je mets un pont d’honneur à assurer un accueil de qualité. Pour moi, le relationnel est très important
On n’hésite pas à entrer dans un jeu de séduction ou chacun joue un rôle. Le but c’est de fidéliser. Le moyen, la manifestation du respect mutuel qui peut très bien passer par le fait de raconter la vie de chacun ou de partager une expérience commune (comme celle à laquelle j’ai assisté, à savoir le comportement des parents le jour de l’annonce des résultats du bac de leurs enfants). Une complicité peut être établie avec certains clients au fur et à mesure des années. Ces clients sont choyés

Tu sais quelle est ta réputation ?

Oui. On dit de moi que je suis chère mais honnête et très fiable sur la qualité des produits que je vends. Il n’y a aucune fourberie ni trafic. Je suis reconnue comme quelqu’un d’agréable avec un super-relationnel.

C’est quoi ton positionnement par rapport à tes concurrents ?

Autour, il y en a qui vendent vraiment en gros et ont des fournisseurs qui peuvent passer des commandes allant jusqu’à environ 5 000 sacs de riz, voire plus. Ils prennent plus de risques, donc le fournisseur leur donne beaucoup de produits.
De ce fait, ils tuent le marché et sont même parfois amenés à vendre à perte. Mais les fournisseurs leur font suffisamment confiance pour leur concéder le produit à crédit. Du coup, leur fonds de roulement est important.

Moi je ne suis pas encore en contact direct avec LE fournisseur capable de me livrer une telle quantité. Je n’ai pas de gros gros clients. Je n’ai pas une trésorerie suffisante donc je ne peux pas investir en quantité. Du coup c’est le serpent qui se mord la queue car je n’attire pas non plus ceux qui ont besoin de beaucoup de marchandises.

Quelle est ton projet ou ton prochain objectif ?

Peut-être bien entamer une stratégie de reconversion en diversifiant les produits que je vends car l’activité « riz » n’est plus aussi rentable.

À court terme, je vais prendre quelques jours de vacances .

Ce sera bien mérité…

Vilédé GNANVO

Bas les masques

Bas les masques

Sous un pseudo…

Du masque ancestral au pseudonyme ou avatar virtuel, quel est le visage le mieux adapté pour s’exprimer dans un contexte où toute prise de parole peut être sujette à mauvaise interprétation ?

Les événements dramatiques qui ont eu lieu en France ces derniers mois, ont remis une fois de plus sur le tapis la question des identités cachées ou anonymats sur le net.

Parallèlement et de manière toute récente (juin 2016), le musée du quai Branly a été rebaptisé musée du quai Branly-Jacques Chirac. Pour représenter l’exposition qui est alors consacrée à l’ancien président de la République, féru et passionné d’arts premiers – dont africains -, rien de tel qu’un masque (masque en bois de l’époque d’Edo datant de la fin du XVIIIe et représentant le démon Obeshimi dans le théâtre Nô), sosie quasi parfait de son image maintes fois vue à la télé aux guignols de l’info.

La symbolique est forte, la ressemblance saisissante. Forte car de cet homme d’Etat mal aimé pendant les dernières années de sa présidentielle, on retient surtout aujourd’hui l’image de quelqu’un de cultivé qui attire toute la sympathie que reflète l’affiche de ce masque.

Pourquoi parler d’un ancien président français dans ce contexte précis ? Parce que le rôle du masque est divers et qu’à travers lui, on peut raconter l’histoire qu’on veut révéler ou non, ce qu’on a choisi de valoriser dans l’identité d’une personne.
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Masque Gèlède - Bénin

Autrefois, et encore aujourd’hui dans de nombreux pays africains, les masques étaient utilisés pour des raisons religieuses, mystiques ou philosophiques. Relais entre le monde des morts et la réalité des vivants, c’est aussi à travers eux qu’on peut aller à la quête de soi, en nouant un dialogue avec ses ancêtres ou les dieux que l’on cherche à approcher. Ce qu’ils véhiculent, c’est la notion du retour aux valeurs fondatrices de chacun d’entre nous. Ils sont des médiateurs, des objets de transition qui nous permettent d’endosser le rôle qui est le nôtre au sein de communautés ayant établi des règles à forte valeur sociale. Ils sont l’affirmation de l’attachement à ses origines et à ses cultures. Ils « permettent d’assurer la cohésion et la hiérarchie sociales, le respect des lois coutumières et la répression des comportements non admis dans un groupe » . Ils peuvent aussi servir à se divertir, à se défouler mais surtout à déconstruire la hiérarchie sociale telle qu’elle est instituée, chacun rentrant dans la peau de ce qu’il n’est pas en réalité. Cette fois-ci, c’est du côté du carnaval de Venise qui se tient chaque année qu’il faut se pencher. Car à l’origine « Pendant cette période, chacun vaquait à ses occupations masqué et pouvait critiquer et se moquer ouvertement des autorités et de l’aristocratie  » .

Du réel au virtuel

avatar afro

Si d’une manière générale toute cette symbolique religieuse ou ethnographique des masques s’est atténuée, (sauf par exemple dans des sociétés secrètes comme au Bénin où toute leur valeur et référence aux cultes et à l’animisme perdurent), on assiste encore à un besoin de prise de parole de personnes qui arborent un costume de scène qui n’est rien d’autre qu’un avatar ou un pseudonyme pour rentrer dans un nouveau corps, dans lequel il est plus libre de se raconter. Cette fois-ci, cela se passe dans un monde plus virtuel qui est celui d’Internet et des réseaux sociaux.

Rappelons rapidement l’origine des deux termes évoqués : l’avatar ou le pseudonyme.

Avatar : Dans « l’hindouisme, c’est une incarnation (sous forme d’animaux, d’humains, etc.) d’un dieu, venu sur terre pour rétablir le dharma, sauver les mondes du désordre cosmique engendré par les ennemis des dieux (les démons) » . L’avatar aujourd’hui, n’est rien d’autre qu’un masque virtuel.

Pseudonyme : Sur le plan étymologique, le pseudonyme est composé de pseudēs (trompé) et de ὄνυμα, onuma (nom) . Il fait donc clairement référence au mensonge, à la chose ou à la personne fausse. Mais son choix peut se faire pour maintes raisons car on lui donne souvent un sens qui fait échos à de nombreux éléments de sa propre personnalité. Le pseudonyme généralement choisi avec soin est donc souvent revêtu d’une histoire personnelle. Il peut être révélateur d’un état d’esprit voire d’une identité quand bien même celle-ci resterait virtuelle.

Masque

Du côté du réel comme du virtuel, une même question demeure, quelle que soit la forme que revêt cette envie de s’exprimer ou d’apparaître sous couvert. Comment expliquer ce besoin de se masquer si la dimension mystique ou religieuse a perdu de sa valeur ?

Si on se réfère une autre définition du masque dans le Larousse, on note qu’il est également « l’objet dont on se couvre le visage ou une partie du visage pour se protéger ». Le fait de s’afficher « caché » n’a donc pas forcément pour but de dissimuler quelque chose mais peut être guidé par la volonté de :

  • Libérer sa parole sans peur, la diversifier et porter des casquettes différentes.
  • Se confronter à soi-même car l’anonymat peut se révéler être un excellent indicateur de qui on est, de ce qu’on vaut… ou pas.
  • Se protéger des autres et ce faisant, protéger surtout les proches.

Derrière le masque

i am

Car il peut être nécessaire de rester à l’écart de toutes les attaques et les incidences que des prises de positions peuvent avoir sur une vie professionnelle ou personnelle. On a beau être dans un pays démocratique où la liberté d’expression est respectée, rien ne pourra délégitimer la nécessité dans certaines situations de taire son identité afin de faire évoluer le bon fonctionnement d’une cause.

De nombreux lanceurs d’alerte en ont fait les frais et si les journalistes sont aussi attachés au principe de la protection des sources ( donc le respect de l’anonymat ), ce n’est pas par simple souci de corporatisme. Leurs vies peuvent se retrouver en danger, des affaires juridiques peuvent être entravées quant à leur aboutissement.

En effet, ils sont bien réels les risques et les problèmes que soulève l’anonymat sur internet.
Maintes fois objet de controverse, l’anonymat est aussi une autoroute sur laquelle s’insèrent toutes les formes de défouloir haineux, les faits les plus crapuleux en partant des délits financiers jusqu’aux crimes les plus odieux. Le rôle des « trolls » ou les « haters », ces personnes anonymes qui sévissent sur le net et dont la spécialité est d’insulter sans états d’âme ni retenue leur cible, vient remettre en lumière les limites de la liberté d’expression et questionner sur les mesures à mettre en place pour garder un équilibre raisonnable.

La haine et les actions d’intimidation que ces internautes répandent sur certains réseaux sociaux poussent même à se demander par quel moyen faire sortir de l’ombre ces identités qui n’ont cure des drames qu’elles provoquent autour d’elles. Parce que, bien cachées derrière leurs masques ou leurs pseudonymes, la violence de leurs agissements n’en est que plus exacerbée.

Pourtant, dans le choix d’un pseudo, se manifeste une part de qui l’ont est, une volonté de proposer la face de soi qu’on veut mettre en avant ou taire. Il nous permet juste, le temps de notre présence en ligne de s’affranchir de contraintes et normes sociétales pour mieux laisser libre court à notre pensée. À travers un pseudonyme, on met en marche la construction d’une image de soi. Et il arrive que dans ce processus, l’image et la réalité de celui qu’on est finissent par ne former qu’une, même si souvent elles ne font qu’avancer ensemble en se regardant en chien de faïence.

Inconsciemment ou pas, le pseudo peut être le reflet d’un trait de personnalité. Ce fut le cas de celui j’avais gardé un temps : e-Lionne

Pourquoi ce pseudo ?

Lionne

1- D’abord à cause d’un mot, un qualificatif qui m’était adressé quelques fois: « Féline ». Tiens donc…

Est-ce un qualificatif lié aux origines africaines, révélateur d’un ensemble de stéréotypes inconscients qui persistent chez les gens? Après tout, le félin vit dans la brousse, et dans beaucoup d’imaginaires, les Africains viennent de la brousse. Dans ce cas et d’une certaine manière, cela résumerait les stigmates qui restent de la pensée postcoloniale que certains Européens ont gardé des femmes « exotiques ». C’est l’image très sexuelle du volcan qui couve chez une femme asiatique pourtant d’apparence extérieure très froide ou celle dévalorisante de l’animalité encore présente chez la femme africaine. Si l’Africaine en apparence est séduisante et sensuelle, au fond, elle resterait une bête dont la sexualité fantasmée continue d’être objet de fascination ou de jalousie. Le lien établi depuis la période médiévale entre l’exotisme et la bestialité a du mal à s’effacer .[1]

Dans d’autres cas, on peut voir simplement dans ce qualificatif un compliment pour honorer une force de caractère qu’on met en avant.

2- Ensuite parce qu’ en prenant du recul, j’ai trouvé intéressante la coïncidence de ce qualificatif avec mon signe astrologique (Lion). Finalement, il me définit un peu même si je n’ai l’âme ni d’une chasseuse ni d’une prédatrice. Je ne masque pas mon jeu. Je ne suis pas cet animal capable de dissimuler pour mieux sauter sur sa proie.

Devinez-moi

Moi coté pile ©No Fake In My News

Et sous le pseudonyme d’e-Lionne, il y avait seulement l’identité d’une femme inconditionnellement forgée par deux cultures et attachée à ce qui de là-bas lui a permis d’être ici et aujourd’hui qui elle est. Elle refuse de choisir. Son identité s’est construite avec deux univers chevillés au corps ce qui fait qu’elle ne se sentira plus jamais une seule des deux nationalités.

Contrairement à ce que certains aiment véhiculer, sa nationalité française n’est pas un masque lui servant à dissimuler sous celle de ses origines, quelque chose de malfaisant dont il faut se méfier. Bien au contraire, son souhait, c’est de se fondre dans la masse, en étant une anonyme bienveillante comme la grande majorité des gens, et que soit masquée définitivement l’expression « minorité visible ».

Au fait, il parait que l’une des deux identités astrales [2] de la France serait Lion ! Mais là c’est encore un autre débat qui nous mènerait dans un univers qui ne me parle que peu car, même en tant que femme issue de la région du monde où est né le Vaudou (Bénin) mon intérêt pour l’ésotérisme, les astres et tout cet univers mystique est très minime.

Vilédé GNANVO

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